Connaissez-vous la belle et triste histoire des frères Dorbowski, les créateurs du méconnu mais génial Hipstamatic 100 ? Bruce et Winston Dorbowski, habitants d’une petite ville au fin fond du Wisconsin, s’étaient paraît-il pris de passion dans les années 80 pour un appareil russe en plastique aujourd’hui introuvable. Quand leur exemplaire tomba en panne, ils décidèrent d’en créer une « meilleure » version, équipée d’objectifs interchangeables, et compatibles avec plusieurs formats de films… le tout étant vendu moins de 10 dollars, « afin que chaque kid puisse avoir le sien ».
Hélas ! D’après le blog publié par leur frère aîné Richard, les deux frères trouvèrent la mort dans l’accident causé par un chauffard en juin 1984. 157 exemplaires de l’Hipstamatic 100 avaient alors été produits, dans le cabanon d’été de la famille. C’est pour rendre hommage à leur mémoire, et poursuivre leur mission sacrée (« Ce n’est pas grave si les photos ne sont pas parfaites – tant que les gens peuvent se faire de beaux souvenirs avec l’Hipstamatic, je serai heureux », Bruce dixit) que la société Synthetic Infatuation LLC édite aujourd’hui une version iPhone de leur fabuleux appareil…
On pourra avoir quelques doutes sur la vraisemblance de tout cet édifiant récit ; en particulier devant cette photo de deux versions plastique blanc / plastique noir de l’objet original, dans lesquels on reconnaît assez clairement un Leica M8 photoshoppé. Mais le logiciel est bien là , qui se glisse donc (via l’AppStore /1,59€) dans tout iPhone normalement constitué, pour le transformer aussi sec en un appareil en plastique doté d’étonnantes ressources. L’objectif de l’Hipstamatic 150 (la dernière version) est donc interchangeable, ce qui permet de jouer avec le « John Smith » fourni en standard, mais aussi avec l’étonnant « Jimmy » – sans doute le seul objectif au monde dont le diaphragme se règle sur f : 33 – 22 – 11 – 8 – 6 – 5 – 1 (?). L’image produite peut également bénéficier (ce verbe est un peu fort) de l’apport de deux flashes, dans une explosion de lumières rarement calées sur le sujet. Enfin, trois films sont fournis d’office : Blank, un négatif couleur assez flashy ; Ina’s (on se souvient d’Ina, aujourd’hui boulangère, mais qui avait mis au point en 1969 un film instantané de grande qualité) ; et aussi le Verichrome du fabricant bien connu Kodot. Détail : ne cherchez pas de différence de rendu entre ces films, c’est uniquement le cadre de l’image qui est modifié…

L'auteur de l'article, perplexe devant l'avenir de l'appareil photo, qu'il tient dans la main gauche...
Mais ce n’est pas tout ! L’appareil peut recevoir d’autres objectifs, des gélatines colorées pour flash, des films supplémentaires ; tout cela moyennant l’achat de « Packs » supplémentaires tarifés à moins d’un euro le lot d’objectifs et de films… Je me suis offert le « Portland Histapak », qui comprend l’objectif Lucifer VI (pour des images démoniaques au look enflammé) et le très rigoureux film N&B BlacKeys Ultrachrome. Ce dernier offre l’avantage d’imprimer date et année sur l’image, avec 30 ans de décalage : nous sommes dans les années 80, ne l’oubliez pas ! Avouez que 79 centimes pour un objectif et un film ancien (qui vous fait rajeunir), cela reste raisonnable…
On pourra critiquer, outre la lenteur du « développement » (une bonne douzaine de secondes sont nécessaires, quand on est dans la « haute » résolution, soit 1536×1536 pixels), un certain manque de variété des effets : d’autres logiciels vintage offrent davantage d’options sur le grain, le vignettage, les effets de flou, le virage de certaines couleurs, etc. Mais le coup de génie d’Hipstamatic reste son interface « appareil photo plastoc » : celle-ci file une métaphore visuelle et ergonomique parfaitement exploitée, sans aucune incohérence qui nuirait à l’immersion. On vise dans un cadre aussi imprécis que celui d’un Instamatic 50 (je m’en souviens, c’était l’appareil de mes dix ans), le flash se met en marche avec un petit sifflement caractéristique… Changer l’objectif d’un geste, ouvrir le boîtier pour y placer un autre film, installer un second flash sur la griffe pour éclaircir l’image : tout cela s’avère intuitif et satisfaisant. Synthetic Corp pousse la véracité à interdire volontairement le post-traitement d’une photo de la bibliothèque, fonction universelle chez tous ses concurrents. Vous avez acheté un appareil photo, pas un outil de retouche d’image…
Plus sérieusement, je trouve dans ce petit logiciel sympathique l’occasion de faire une constatation inattendue, mais importante : l’iPhone, au delà de ses autres qualités, s’affirme peu à peu comme le premier appareil photo réellement programmable. En plaçant entre les mains des développeurs (via le SDK, Software Development Kit) tous les outils pour accéder au module photo, Apple a ouvert la porte à la créativité d’individus beaucoup moins conformistes que les designers des grands fabricants.
Hackeur vaillant, rien d’impossible
Pourquoi ne puis-je, sur mon reflex Canon, appliquer un vignettage lourdingue associé à une balance de couleurs fantaisiste et à un flou aléatoire ? Parce que l’OS d’un tel boîtier est fermé. En réalité, il ne l’est pas tant que ça : des développeurs courageux se sont plongés (avec le CHDK – Canon Hack Development Kit) dans le système d’exploitation des Canon, justement. Une série de manipulations assez complexes permet par exemple de programmer un déclenchement automatique, lié à un changement dans l’image. Mais cela relève du hack, pas du fonctionnement normal de l’appareil. Je rêve alors d’un compact standard, équipé d’un meilleur objectif que celui de l’iPhone (pas difficile), associé à un SDK complet qui permettrait à un développeur d’en tirer … le meilleur et le pire !
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