Tarte à la crème des forums, cette question concentre toutes les passions des photographes ; au point que l’on retrouve parfois dans les contributions des uns et des autres le sens de la mesure et de la pondération dont feraient preuve, par exemple, une horde de supporters de l’OM face à une bande du Kop de Boulogne. Ah, l’argentique… Paradis perdu de certains photographes, qui enragent de ne plus trouver leur Kodachrome ou leur RecordRapid favoris ; mais aussi moyen astucieux de spéculer sur le snobisme des amateurs d’art, par des « artistes » qui découvrent, ravis, comment un tirage argentique de leur photo (numérique) se vend le double du même tirage imprimé par la meilleure des jets d’encre.
Plus sérieusement, avec les progrès constants que connaissent nos boîtiers numériques depuis une décennie, où en est-on en comparaison des résultats que fournissaient des matériels de prix équivalents voici 20 ans ?
Supposons que l’on s’en tienne d’abord à la qualité d’image, en faisant abstraction de toutes les facilités « logistiques » apportées par le numérique (gratuité du déclenchement, instantanéité, facilité de copie et de traitement, etc).
Le point faible du numérique
Techniquement, on peut affirmer que l’argentique est désormais dépassé sur la plupart des aspects de la qualité d’image, sauf un : la dynamique. Quand il s’agit de capturer une scène présentant un fort contraste, les capteurs numériques demeurent aveugles soit aux très hautes lumières (irrémédiablement brûlées), soit aux ombres (complètement bouchées). Les choses n’étaient pas idéales en argentique, mais certains films négatifs couleur offraient (heu, pardon, offrent toujours !) une étonnante capacité à restituer de grands écarts de contraste, en particulier les films négatifs couleur récents. Quelques astuces ont été développées par les fabricants d’appareils numériques, qui tentent par exemple de combiner deux prises de vues successives dans un même fichier : l’une prise avec une légère sous-exposition, l’autre une sur-exposition. Cette technique (baptisée HDR, pour High Dynamic Range) améliore le rendu de l’image finale, mais évidemment un tel mode opératoire n’est guère adapté aux sujets rapides.
En revanche, sur les autres aspects de la qualité d’image, l’argentique est battu ; et parfois même très nettement. En numérique, le rendu des couleurs s’avère en général excellent, avec l’atout d’une souplesse de post-traitement quasi-illimitée. La discrimination des détails, pour les capteurs au-delà de 10 Mpixels, surpasse sans difficulté les résultats obtenus par les meilleurs appareils argentiques. Enfin, le gros point fort concerne les hautes sensibilités. Les capteurs récents de grande taille (typiquement ceux des reflex) offrent ainsi des sensibilités inimaginables pour un film argentique… Le rendu d’image d’un Nikon D700, par exemple, dépasse à 6400 ISO celui d’un film standard de 800 ISO.
A ce tableau déjà décisif, s’ajoutent donc bon nombre d’aspects matériels non-négligeables, qui plaident encore en faveur du numérique : gratuité du déclenchement (en négligeant l’amortissement du matériel, lequel se déprécie plus vite qu’en argentique), instantanéité du procédé, possibilité de transfert immédiat, souplesse de traitement bien supérieure, facilité de tirage, etc…
Un défaut qui devient qualité !
Alors pourquoi diable certains s’embêtent-ils avec leurs vieux appareils à films ? On peut choisir de travailler en argentique pour pas mal de bonnes raisons… et d’abord, parce que l’on a toujours fait ça, et qu’on y est habitué ! Pourquoi changer, si l’appareil auquel vous faisiez confiance depuis des années vous convient toujours ? Une autre raison peut tenir aux défauts mêmes du procédé… que l’on décide de considérer comme des qualités ! Exemple : dans certains cas, ne pas visualiser immédiatement des photos peut s’avérer très utile. Je pense par exemple à des situations de portrait, où la présentation au modèle des images réalisées peut entraîner le photographe dans une direction anecdotique, voire mauvaise.
Par ailleurs, certains photographes tirent profit d’une limitation de leur matériel pour affirmer un style. Il est banal de constater l’engouement actuel pour des appareils très limités comme le Holga : son manque de piqué, le vignettage consternant de son objectif confèrent (parfois !) aux images obtenues un certain charme rétro… On peut ainsi trouver dans les défauts d’un matériel une source de créativité nouvelle.
La nouvelle responsabilité du photographe
Mais ici encore, l’infinie souplesse du numérique, son adaptabilité aux désirs de chacun, reste difficilement « résistible ». Là où l’on subissait, aujourd’hui on décide. Je m’explique : avec l’argentique, le choix d’un format de négatif, d’un type d’appareil, d’un film (N&B ou couleur, négatif ou inversible, lent ou rapide), aboutissait à des conséquences diverses difficiles à contrôler. Par exemple, choisir un film noir et blanc de haute sensibilité, parce qu’on devait photographier des sujets rapides, aboutissait à des images au grain marqué.
Désormais on peut appliquer un tel grain à n’importe quelle image, si on le souhaite. Si on veut un flou, un vignettage, un effet de flare ou un contraste particuliers, rien de plus simple. Le photographe décide aujourd’hui, quasiment en toute liberté, du style que prendront ses images : il lui est devenu beaucoup plus difficile de se réfugier derrière un impératif technique…
Aujourd’hui, grâce au numérique, le photographe est maître de son destin.
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4 Comments
Bonjour,
Article très sympa. J’ai débuté la photo en numérique et récemment, je me suis mis à l’argentique … J’ai tout simplement découvert la photographie. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’en numérique, on fait souvent de la quantité et pas forcément toujours de la qualité. Beaucoup de gens (touristes, débutants, etc …) possèdent des reflex numériques, du bon matériel en plus … mais tout en automatique … Ils n’aiment pas la photo ? ils effacent. Je le fais également. Le mode manuel n’existe pas forcément toujours (comme les clignotants dans Paris). Cependant, l’argentique oblige les gens à apprendre la photographie, apprendre à cadrer correctement, apprendre à exposer, etc … et surtout à essayer de faire LA bonne photo car on est limité (12, 24, 36 poses). Le fait d’avoir des sensibilités différentes fait que, pour ma part, j’utilise au moins 2 appareils argentiques. L’une des plus belles photos que j’ai pu réaliser était une photo … argentique. Même en refaisant la même (même si c’est impossible car une photo, c’est un instant, un moment …), je n’ai pu retrouver le grain et la beauté du noir et blanc argentique. Tout détail compte : le papier photo, la pellicule, l’appareil, etc …
Il s’agit bien de 2 mondes différents et aucun n’est meilleur que l’autre, c’est juste du « on aime, on aime pas » … Seule chose difficile, c’est que pour l’argentique, il faut un sacré budget
Tant que les gens testent et utilisent le matériel qu’ils souhaitent … maintenant, le numérique se démocratise de plus en plus, on assiste par moment à une course aux pixels, une course au prix et pourtant …
Rémy
L’argentique, un univers plus exigeant que le numérique? Certainement! Le principal obstacle que rencontre un habitué du numérique utilisant des appareils argentiques, c’est sans doute l’obligation de travailler « en aveugle », sans pouvoir contrôler immédiatement ses images…
Tiens, cela me rappelle une anecdote à propos de Josef Koudelka, le grand photographe de Magnum: on raconte qu’il ne regarde les photos qu’il a réalisées… qu’après un délai de trois ans! Il explique comment ce décalage lui est indispensable pour mieux se détacher affectivement de ses images.
Je crois qu’on en est arrivé à un point où s’il est très difficile de trouver scientifiquement un avantage de l’argentique sur le numérique, il demeure des différence significative sur un plan philosophique (et il en restera toujours sur un plan artistique). ((Je ne pense d’ailleurs pas que quelqu’un qui fasse du film aujourd’hui le fasse pour tirer parti d’un meilleur contraste))
Sur le plan philosophique, ce que je veux dire, c’est que la photo argentique produit un objet. L’empreinte du monde sur le film, cette petite bande de film (pas toujours petite…), c’est un objet à part entière. Le numérique, quant à lui, produit des données, de l’immatériel. Pas besoin d’en prendre beaucoup soin, pas besoin de classeurs, de feuillets protecteurs, exit les gants blancs… Le numérique a moins besoin d’amour, on lui en donne moins.
Et puis, il y a le tirage, l’empreinte de l’empreinte… Aujourd’hui, avec tous les moyens de calibration disponible, on peut définir son tirage numériquement et ne plus avoir besoin d’y revenir. On déménage? Jetons les tirages, on en refera là -bas (en plus, ils seront neufs). Je viens de déménager, j’ai beaucoup angoissé pour notre Boubat et les délicieux tirages de Simon Larbalestier…
On s’attache à ces objets qui nous suivent…
(mais tout ça, c’est un peu comme comparer le cheval et l’automobile: la comparaison, elle même, devient désuète, non?)
Je remarque que vous limitez un peu le propos à la couleur. Il est certain qu’en ce domaine, le numérique a prouvé ses capacités depuis longtemps mais si on regarde en revanche du côté du noir et blanc, on est par contre obligé d’admettre que le rendu est très différent entre les deux techniques. Le noir et blanc numérique est très reconnaissable et les photographes ont – à mon goût – trouvé une autre façon de faire parler le monochrome. A ceci s’ajoutera la présence du grain pour les argentistes travaillant en format 24×36 qui peut figurer parmi « les défauts » charmants.
Outre l’aspect performances, il y a – comme vous l’avez écrit – la relation au matériel. L’argentique est moins livré au phénomène d’obsolescence instantannée du numérique et de nombreux boitiers restent parfaitement fonctionnels au bout de plusieurs décennies. Pour ma part, travailler avec un dépoli et avoir les commandes essentielles – vitesse, ouverture et mise au point – sous la main sans batailler avec d’obscures molettes ou l’autofocus me permettent de me concentrer davantage sur la prise de vue. Si l’on ajoute la tolérance d’exposition du film négatif, on a alors quelque chose d’assez rassurant et une toute autre démarche.
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