Rapho et Gamma sauvées ?

Voici quelques jours, le tribunal de commerce de Paris a désigné François Lochon, l’ancien photographe et directeur de Gamma, comme repreneur du pôle des agences de presse et d’illustration Eyedea.

Par Jean

Directeur de la rédaction

Cette nouvelle constitue un soulagement pour tous ceux qui s’inquiétaient de l’avenir des agences prestigieuses (Gamma, Rapho, mais aussi Hoa-Qui, Jacana, Stills, le fonds Keystone) regroupées dans cette structure. On espère un redémarrage rapide, avec une nouvelle ambition pour l’équipe restante… après un sévère dégraissage : environ 25 de salariés seulement (sur 65) conservent leur job.

Gamma et Rapho

Agence Gamma : ce nom évoque l’âge d’or des agences françaises, qui faisaient de Paris, durant la décennie 70, la capitale de la photo de presse. Rapho, de son côté, est tout simplement la plus ancienne des agences de presse… Fondée par Charles Rado en 1933, relancée par Raymond Grosset à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, elle constitue le symbole d’une certaine photographie de reportage humaniste. A la fin des années 80, l’agence était dirigée par Mark et Kathy Grosset, les enfants de Raymond Grosset : c’était l’époque où je poursuivais encore l’impossible rêve de vivre de mes images, et j’y avais trouvé un moyen de diffuser des reportages. Je croisais dans les locaux de la rue d’Alger Robert Doisneau, toujours aimable et disponible, Edouard Boubat… Mais aussi la « jeune » génération de l’époque, Jean-Erick Pasquier ou François Le Diascorn.

ArchivesRapho

En 1988 j'avais photographié quelques-unes des milliers de boîtes-archives de Rapho, dans les locaux "historiques" de l'Agence, rue d'Alger.

Ayant peu à peu compris que je gagnais mieux ma vie à écrire des articles qu’avec les photos destinées à les illustrer, j’ai perdu le contact avec Rapho durant les années 90. Or ce fut le moment où les agences filaires (AFP, AP…) commençaient à proposer non plus seulement des images isolées d’événements marquants, mais de véritables reportages, sur tous les types de sujets. Pour Rapho, il devenait difficile de lutter : après avoir tenté de développer des niches comme le corporate, Mark et Kathy ont cédé aux sirènes d’Hachette Filipacchi Media et vendu l’agence à la fin de l’année 2000. En rachetant Rapho, après Gamma, Stills, Keystone et d’autres, Hachette poursuivait l’ambition (pas totalement absurde) de construire un « Getty à la française » : une banque d’images à la fois presse et illustration, historique et actuelle, où les « économies d’échelle » favoriseraient la rentabilité.

Des pertes… pour les photographes !

La méthode Hachette s’est vite dégonflée. Diluer des noms célèbres (Rapho, Gamma, etc) derrière un acronyme inconnu représente une approche marketing assez contestable. Le fameux « portail web » n’a jamais réellement fonctionné, sans que l’on puisse faire la part entre une conception inadaptée et les bugs de réalisation. Après trois plans sociaux, HFM a ainsi revendu début 2007 l’ensemble du groupe à un fonds de retournement, Green Recovery (je ne connaissais pas le terme « fonds de retournement », qui m’évoque je ne sais quelle manipulation financière pas très nette). Hachette Filipacchi Photo a été rebaptisée Eyedea par les petits hommes verts de Green (pour plaire à la clientèle nord-américaine ?), structure regroupée en un même immeuble de la rue d’Enghien. L’expérience n’a pas duré trois ans, avec pour finir une incapacité du groupe à faire face à ses dettes – et en particulier vis-à-vis de ses premiers fournisseurs, les photographes. On estime qu’aujourd’hui Eyedea doit environ 2 M€ de droits d’auteur, lesquels ne seront (après le dépôt de bilan) vraisemblablement jamais payés…

La solution mise sur pieds par François Lochon prévoit la création d’une structure baptisée « Gamma-Rapho », laquelle se propose d’inventer de nouvelles façons de rentabiliser ce qui demeure un exceptionnel fonds de photographies. Kathy Grosset, qui fait partie de la charrette, conserverait un rôle de consultant. Mais l’avenir reste flou quant aux « métiers » de l’agence, face à la brutale évolution imposée par Internet au concept même de droit d’auteur et à la façon dont celui-ci peut être rentabilisé.

La photo : un métier d’équilibriste

De ce point de vue, j’ai toujours été surpris d’entendre des photographes se plaindrent, sur le thème : « autrefois on y arrivait, maintenant c’est plus possible… » A toutes les époques, avec plus ou moins de facilité sans doute, certains photographes réussissent à trouver un mode de fonctionnement viable ; puis divers facteurs économico-culturels évoluent, qui aboutissent à l’assèchement de tout ou partie de leurs revenus. D’autres, comme moi, n’y arrivent jamais. A l ‘époque où je débutais, nous rêvions aux facilités (réelles ou fantasmées) que procure le statut de photographe attaché à un magazine, comme avait pu le vivre Edouard Boubat au sein du magazine Réalités. Vingt ans plus tard, on envie les photographes qui obtenaient à cette époque de confortables (ou du moins on peut le voir comme tel) assignements, négociés par les agences parisiennes…

En bref, j’ai l’impression que de tout temps la rentabilité d’un travail d’auteur tient de l’équilibrisme financier, du jonglage permanent entre différents types de ressources : droits d’auteur, vente de tirages, livres, expos, animation de stages, commandes… Traditionnellement, l’essentiel des revenus d’une agence, eux, repose sur les droits d’auteurs facturés aux magazines. Aujourd’hui la presse se porte mal, et donc utilise au maximum des images libres de droits. Quand j’étais rédac-chef de MacWorld, le budget photo mensuel du magazine ne dépassait pas quelques centaines d’euros… Si bien que nous utilisions en priorité les photos fournies par les fabricants pour illustrer nos articles (cela ne m’avait pas empêché d’acheter quelques images à Rapho !)

Vendre à des particuliers

La survie des agences passe ainsi par l’exploration de nouveaux types de revenus, en particulier ceux rendus possibles par le web. Il se développe par exemple une vraie demande pour des beaux tirages (éventuellement  « numérotés »…) d’images célèbres. Avec l’impression jet d’encre de qualité, on peut proposer à un tarif raisonnable des épreuves beaucoup plus belles qu’un simple poster : pourquoi une agence ne mettrait-elle pas sur pied un tel service ? La renommée internationale de Gamma-Rapho, les noms mondialement connus qu’elle distribue suffiraient à le populariser. J’imagine assez bien un site proposant les merveilles de la photographie contemporaine, dans de beaux tirages, directement dans votre salon !

Une autre piste pourrait inspirer François Lochon et les repreneurs de Gamma-Rapho. L’exemple de Magnum, que j’évoquais ici, a montré comment les agences sont aujourd’hui assises sur un trésor : leurs dizaines de milliers de tirages de presse. Ces photos (la plupart du temps N&B) ne sont certes pas des tirages de collection (contrairement à ce que sous-entend le site du musée américain qui héberge le fonds Magnum). Mais leur valeur, historique et artistique, reste élevée. Une fois numérisés, la présence de milliers de tirages-papier sur les étagères de l’agence ne se justifie plus : on peut s’en séparer (tout en conservant naturellement les droits d’exploitation des images elles-mêmes). Plutôt que de solliciter un milliardaire nord-américain ou russe, pourquoi ne pas mettre en place un site d’enchères dédié aux fonds Gamma et Rapho ? Cela aboutirait certes à une dispersion des photos (encore une fois, il ne s’agit pas d’une collection), mais d’une façon qui leur assure un vrai public. Et rien n’empêcherait un musée d’enchérir sur un groupe de photos qui l’intéresse… Mieux, comme ces tirages demeurent la propriété des photographes, ceux-ci y trouveraient (par le biais d’un pourcentage élevé, au moins égal à 50%) une rémunération complémentaire.

Des reportages pour les nouveaux supports

Dernier exemple de l’évolution à laquelle doit s’adapter, de nos jours, une agence d’images. L’apparition de l’iPad permet de prédire une mutation (plus ou moins ?) rapide de la presse périodique vers un mode de distribution numérique. Plusieurs médias ont présenté (comme ici) de nouveaux types de reportages, dont la principale nouveauté consiste à associer, sur une même page, à la fois des photos et des vidéos du sujet traité. Les photographes eux-mêmes apprécient fréquemment l’apparition de fonctions vidéo performantes sur leurs reflex. Comment une agence comme Gamma-Rapho pourrait-elle répondre à ce nouveau type de besoins ? C’est peut-être en distribuant des sujets proposant la vision d’un auteur à la fois dans l’image fixe et l’image animée, que l’agence pourrait trouver son originalité. Il n’est pas anodin de relever que les « pères fondateurs » de Gamma, à l’image de Gilles Caron et de Raymond Depardon, s’interrogeaient déjà voici quarante ans sur l’intérêt de produire des films en parallèle aux images fixes… Un épisode que François Lochon n’a certainement pas oublié !

Les opportunités d’aujourd’hui

Quoi qu’il en soit, la photographie doit s’adapter à l’évolution rapide du concept de droit d’auteur. L’industrie musicale n’a pas su gérer ce problème et se retrouve dans une impasse dont elle est en grande partie responsable ; l’industrie du livre fait face aujourd’hui au même genre de défi. En ce qui concerne l’image, la notion de droit d’auteur est encore plus floue (si j’ose dire). Aujourd’hui, chacun regarde des photos sur le web sans rien payer. Comment rémunérer les photographes ? Comment assurer leur survie économique ? Dans trente ans d’ici, la réponse paraîtra peut-être simple ; et l’on soupirera sur les opportunités qu’offre notre époque et qui se seront sans doute alors évaporées…

Longue vie à Gamma-Rapho !

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2 Comments

  1. Hennemand Daniel a rŽagi le 27 mai 10 | Permalien

    Jean, je trouve ton propos pertinent, comme à l’habitude, et ta planche contact très belle. J’aimerais bien le regarder de plus près car elle semble bien illustrer cet ancien monde de l’agence où toute la visibilité du fonds était rendue possible grâce à ces petites boites alimentées par les auteurs et les iconographes. Amicalement, Daniel H.

  2. Patrick Mesner a rŽagi le 22 juillet 10 | Permalien

    Bel article…pertinent et réaliste.Internet, c’est bien, mais il faut rémunérer les artistes. Pourquoi? parce que tous ces hommes d’images et d’émotion doivent être payés pour leur travail…tout simplement.
    Patrick Mesner,Grand reporter, distribué par Gamma depuis trente ans et toujours fidèle malgré les tempêtes…CQFD, je suis aussi marin et un marin n’abandonne jamais le navire. Je suis ravi que Lochon reprenne les commandes et Gamma/Rapho va rebondir, c’est évident.

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Cette citation d'Edouard Boubat paraît encore plus pertinente aujourd'hui, quand les nouveaux outils numériques façonnent des images inouïes. Photographier.fr est un atelier d'exploration et de recherche, animé par Jean Cassagne et consacré à la photographie numérique.

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