Il existe de nombreux témoignages qui décrivent la technique utilisée par Henri Cartier-Bresson pour saisir ses « images à la sauvette ». On raconte ainsi qu’ayant repéré une scène intéressante, il se plaçait dos à son sujet, pour préparer son appareil ; puis il exécutait une sorte de virevolte, dans un rapide demi-tour, en déclenchant avant que les personnes visées ne réagissent.
Je peux personnellement témoigner de la technique employée par le grand Josef Koudelka, que j’ai eu le privilège d’accompagner lors d’un reportage sur la venue du Pape Jean-Paul II à Lourdes. Le photographe de Magnum circulait dans la foule des pèlerins en prière, devant la fameuse grotte ; il tenait dans la main droite l’un de ses Leica. Quand il découvrait un personnage susceptible de l’intéresser, il se plaçait généralement à côté à lui ; du pouce droit, il repérait l’une des deux allumettes collées sur son objectif 35 mm, allumettes marquant les repères de distance 1,5m et 3 m. Une fois la mise au point effectuée (et sans jeter le moindre coup d’Å“il à son boîtier), Josef amenait calmement celui-ci à hauteur d’Å“il et visait… PERPENDICULAIREMENT à la direction de son corps, vers sa droite. Toujours sans hâte excessive, il déclenchait, puis redescendait l’appareil à sa position initiale.
Surtout, ne pas être furtif
Cette absence totale de précipitation rassurait les personnes photographiées. En supposant qu’elles aient remarqué le geste du photographe, la discrétion du déclenchement du Leica, la brièveté de la visée induisaient le doute : « Ce personnage couleur muraille, qui n’est pas tourné vers moi, a-t-il vraiment pris une photo ? » D’ailleurs on ne leur laissait guère le temps de s’interroger : une fois l’image saisie, Josef Koudelka ne s’attardait pas et avançait un peu plus loin, vers un nouveau sujet intéressant.
Voleur d’images ?
J’ai cherché à m’inspirer de cette technique, à l’époque de mes reportages en argentique. Sans aller jusqu’aux allumettes collées sur le barillet de mes objectifs, je tentais d’imiter la discrétion pratiquée par Josef Koudelka. On critiquera peut-être cette attitude de « voleur » d’image, que je considère pour ma part parfaitement légitime. Cet article n’est sans doute pas le lieu idéal pour débattre sur la nécessité, quand on est photographe de reportage, de demander une autorisation préalable aux personnes que l’on souhaite photographier ; ou sur les dégâts que peut créer un « regard-caméra » (quelqu’un qui regarde l’objectif), dans une image censée témoigner objectivement d’un événement ou d’une situation. Supposons donc que nous soyons d’accord sur un point : une photo de reportage ne doit pas présenter de personnages fixant directement le photographe. Une relative discrétion s’avère alors indispensable, et c’est là que le numérique est devenu pour moi incontournable. Le silence presque complet du déclenchement, le fait de ne pas avoir à porter l’appareil à l’Å“il (quand on utilise la visée sur l’écran dorsal) constituent des atouts majeurs pour le voleur d’image que je suis toujours.
De l’avantage d’un écran parallèle à l’axe optique
Cette photo a été prise à l’aide d’un Contax SL300, un modeste 3 mégapixels qui n’est plus fabriqué. Il s’agit d’un modèle bi-corps, dont l’objectif est orientable sur 180°. Très plat, il présente une certaine ressemblance avec un téléphone portable, et en particulier quand on le tient devant soi. Mieux : pour peu qu’on le saisisse par son petit côté (comme un téléphone, donc) l’objectif vise alors à 90° vers la droite…
J’étais assis dans ce café, j’écrivais, à peine conscient des consommateurs présents autour de moi. Peu à peu, j’ai réalisé que quelque chose d’intime se jouait chez ce couple, assis sur une banquette immédiatement sur ma droite. J’ai remarqué aussi l’intérêt que leur portait une jeune fille installée au fond de la salle. Tenant mon Contax dans la main gauche, à la manière d’un téléphone, je le pointais apparemment face à moi : c’est-à -dire vers la rue. Mais l’axe de visée de l’appareil se trouvait alors bien perpendiculaire à la direction de mon visage, braqué sur le couple à côté de moi, avec cette jeune fille dans le cadre. J’ai vu le coup d’Å“il que celle-ci jetait sur le couple, et j’ai déclenché. Merci aux appareils photo numériques!
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