Le poids des mots, le choc des photos. Et pourquoi diable les images n’auraient-elles pas de poids ? Pourquoi devraient-elles choquer ? Vous trouverez peut-être que je joue sur les mots, que je pinaille. Il me semble au contraire que ce slogan est l’exact reflet de la façon dont Paris-Match traite la photographie, une photographie que je n’aime pas.
Une ligne dure
Au delà de l’image glamour qu’il cherche à donner à l’occasion de cet anniversaire, au delà de sa ligne éditoriale People et « aventure humaine » (lisez faits-divers bien croustillants), Paris-Match reste un magazine doté d’une ligne politique. Les images fournies par les photographes, la plupart du temps, ne sont publiées qu’en complément d’un article écrit dans le respect de cette ligne politique. Quoi que le magazine se vante volontiers de la place « exceptionnelle » offerte à l’image fixe, il est rare que Match publie un ensemble de photos sans aucun texte : au minimum, on les « recadre » à l’aide de légendes développées, et toujours dans l’esprit de cette ligne politique. Cela a ainsi donné lieu par le passé à des manipulations plus ou moins grossières ; et c’est toujours le cas. La dernière en date, pour prendre un exemple, est ici pointée dans un sujet du magazine Arrêt sur Image.
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Cette ligne politique, pas vraiment assumée au demeurant, reste clairement celle de la classe dominante. Celle du conservatisme de droite, du respect de l’ordre, et de la haine pour tout ce qui peut le menacer ; cela s’applique dans le traitement des sujets de sociétés et des événements politiques, en particulier hexagonaux. Après son grand amour du Général et de ses lieutenants (Pompidou et Giscard d’Estaing), Paris-Match a adoré Jacques Chirac, le président des culs de vache ; aujourd’hui, il est devenu propriété d’Arnaud Lagardère, grand copain de Sarkozy.
Plein la gueule
Alors je reviens à ce slogan. On voit que les mots de Paris-match ont un « poids », celui des certitudes de droite. Les photos, elles, sont donc là pour choquer ; et c’est ça qui me fait hurler. Car une photo peut certes vous en jeter plein la vue, vous agresser, vous flanquer un coup de poing dans la figure. Mais le saviez-vous, journalistes de Paris-Match, une photo, ça peut aussi faire réfléchir. Elle peut même avoir du poids, encore mieux que des mots.
Parmi les photoreporters, certains vous balancent dans la gueule les gens, les histoires qu’ils mitraillent de leur reflex ; pris à la gorge, vous n’avez aucun recul, vous encaissez. S’il s’agissait d’un texte, on appellerait ça un tract, ou un pamphlet : mais grâce à la culture littéraire plutôt bonne qui règne dans ce pays, on sait suffisamment prendre du recul pour considérer un tel texte avec le grain de sel nécessaire. En France, pays de tradition littéraire, on respecte les mots. Mieux, on connaît leur pouvoir ; éventuellement, on sait s’en méfier. La culture du texte, inculquée par l’Education Nationale (organisme où l’écrit est encore très puissant, malgré la concurrence des maths), vous y prépare.
Une photo-respect
En revanche, rien ne vous apprend à analyser ce qui se joue dans une photo. Comment le photographe a privilégié un point de vue, un instant plutôt qu’un autre ; comment il a construit son interprétation d’une scène, au détriment de toutes les autres. Bien qu’ayant inventé la photographie, notre grande nation de littérateurs maîtrise mal l’image fixe, et les matraqueurs de la photo en rajoutent sans être démasqués. Voilà comment la photo est mise au service d’une ligne politique, en l’occurrence de droite, avec une efficacité remarquable.
Devant un événement, il existe pourtant des photographes qui cherchent à expliquer ; à donner des clés. Ils essaient de mettre dans leur regard des éléments suffisamment variés pour qu’on ne soit pas immédiatement saisi dans une émotion, dans une interprétation, dans un sens unique. Ils composent leur cadre avec assez de respect envers leur sujet pour ne pas le caricaturer. C’est facile de rendre ridicule, ou laid, ou mignon, ou menaçant. Dans les photos citées par le reportage d’Arrêt sur Image, on ne voit pas Mouloud, ou Kevin: on voit des archétypes des jeunes de banlieues, des casseurs. La jeune femme n’est pas une passagère du RER, mais une proie innocente, une blanche (et blonde) victime terrorisée par de possibles agresseurs bronzés.
Le bas peuple
Voilà la technique Paris-Match pour vendre son caca. Depuis 60 ans. J’oublie les princesses, les histoire de cul des actrices, Brigitte Bardot, et Johnny Halliday le « rebelle » aux comptes suisses ; ça, on sait déjà que c’est de la merde. Mais quand on parle de photoreportage, Paris-Match symbolise le contraire de la photographie que je respecte. Cela reste d’autant plus étonnant que Roger Thérond, directeur de la rédaction durant plusieurs décennies, possédait paraît-il une vraie culture photographique ; il avait constitué une collection de photos unique au monde. Mais peut-être, (je ne connais pas vraiment ce personnage, juste l’influence gravissime qu’a eu son journal sur la photographie ) appréciait-il de grandes photos… et trouvait-il que le bas peuple ne les méritait pas.
Pourtant Paris-Match a parfois (rarement) publié de grands photographes. Henri-Cartier Bresson dans les années soixante, ou encore Sebastiao Salgado plus récemment. Mais les images de HCB étaient accompagnées des analyses anti-communistes primaires de Raymond Cartier ; quant à Salgado, son esthétisme de la misère africaine ou sud-américaine correspond finalement bien aux principes du magazine : des images-choc capables de faire délicieusement frémir d’horreur le grand-public .
Coma profond
Pour paraphraser une formule célèbre, tout pays a la presse (poubelle) qu’il mérite. Au demeurant, le style Paris-Match n’est que la copie de celui d’un Bild en Allemagne ; ou des innombrables torchons dont Rupert Murdoch a inondé la planète. Paris-Match constitue, hélas, le principal support de la photographie de reportage en France. Voilà qui pourrait bien expliquer le coma profond où celle-ci se trouve aujourd’hui plongée, au pays de Magnum, de Gamma ou de Viva.
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Mots-clefs :C quoi une bonne photo?, Cartier-Bresson





