Canular artistique ou manifeste médiatique ? Paris-Match tombe dans le panneau

Le Grand Prix 2009 du Photoreportage Etudiant décerné par Paris-Match, avait évidemment couronné un sujet bien racoleur, comme les aime le magazine. Problème, il s’agissait d’une supercherie montée (et démontée) par deux étudiants strasbourgeois…

Par Jean

Directeur de la rédaction

Bien plus qu’un canular, un joli coup de pied dans la fourmilière. Guillaume Chauvin et Rémi Hubert, deux étudiants en art-déco de Strasbourg, gagnent le Grand Prix du reportage organisé par Paris-Match avec un sujet consacré à la précarité étudiante. Lors de la cérémonie de remise du prix, ils ont lu un texte qui dévoilait la mise en scène, et que voici :

Mesdames, Messieurs,

Tout d’abord, nous tenons à vous remercier pour cette récompense qui nous apporte bonheur et fierté, et qui souligne toute l’attention qu’un jury de professionnels a porté à notre travail photographique.

Désormais reconnus par l’obtention du Grand Prix Paris Match, nous allons vous révéler les motivations de notre démarche : notre statut d’étudiant nous aura permis de documenter un sujet grave et préoccupant qui nous entoure : la précarité étudiante. En remportant le Grand Prix ce soir, cette dure réalité existera un peu plus grâce à la très grande diffusion du magazine Paris Match. Car sans image, les faits n’existent pas.

En revanche, notre statut d’étudiants en école d’art nous aura permis d’adopter une posture originale pour ce concours. Pour témoigner au mieux, nous avons en effet interprété des histoires malheureusement vraies, puis construit des mises en scènes basées sur des codes photographiques reconnus. Nous proposons donc ici une interprétation de la réalité, construite, maîtrisée, au même titre que la photographie et l’information interprètent des réalités.

C’est bien là que sont nos sincères motivations :
nous tenons à souligner que le faux ne s’oppose pas au vrai, mais qu’il permet de faire émerger les mécanismes du discours. Notre démarche, en tant que faiseurs d’images, est une tentative de remise en question : celle des rouages d’un discours médiatique qui a pour ingrédients la complaisance et le voyeurisme dans la représentation de la détresse. Grâce au Grand Prix Paris Match, nous souhaitons donc éveiller les consciences sur la fragilité, la force et l’ambiguïté des images d’information.

Le sujet de la précarité étudiante nous aura enfin permis de faire d’une pierre deux coups : mettre en lumière et vous rappeler deux vulnérabilités graves, celle de certains jeunes et celle de certaines images. Nous allons poursuivre cette démarche grâce à la présente dotation de 5000 euros.

Nous tenons à affirmer, pour conclure, que la photographie est pour nous une subjectivité qui se doit d’être responsable.

Merci à ceux qui ont permis ce travail, et merci de votre attention.

D’abord un mot sur le simple fait d’avoir donc annoncé la supercherie lors de la cérémonie, face à face avec les individus que l’on avait quand même un peu roulés dans la farine : c’est assez gonflé, et démontre une solide motivation ! Les individus en question, sans doute un peu estomaqués, semblaient avoir digéré bon gré mal gré le camouflet : les étudiants sont repartis avec leur chèque. Mais patatras, peu après, Match « bloque » le chèque et décide d’annuler le trophée.

Quand la philosophie vient aux marchands de soupe

Il est permis d’éclater de rire en lisant les pénibles justifications que Match avance pour cette sanction : les deux étudiants se seraient éloignés «  du règlement et de la philosophie que défend le magazine »… On croit rêver ! Paris-Match aurait une philosophie ? Dans le même numéro, on peut trouver par exemple une double page d’une actualité brûlante : la visite au Bourget de Belmondo et de Delon, invités par un horloger suisse dont le nom est visible près d’une dizaine de fois dans les deux pages… Pas de mention « publi-rédactionnel », pas d’indication de la somme que l’horloger a payé pour la visite des deux vénérables stars et leurs photos dans Match. Cela illustre à merveille l’exigence philosophique de Paris-Match !

Paris-Match, 60 ans de bidonnage

Dans un registre plus sérieux, on peut aussi se référer à ce bidonnage monté par le même magazine, révélé par « Arrêt sur Images », et que je citais dans un article voici quelques semaines. Voilà où se situe la vraie philosophie de Match, excellemment dénoncée par nos deux lascars. Quand Olivier Royan, le directeur de la rédaction, se fend d’un pathétique « le succès du Grand Prix repose, depuis six ans, sur la confiance et l’attachement des participants aux valeurs du photojournalisme », on aimerait lui rappeler comment son canard s’essuie les pieds sur ces valeurs. Et si nos deux étudiants traînaient ces faux jetons en justice, pour récupérer leurs 5000 euros ? Il serait amusant d’observer l’avocat du magazine expliquant où se situe la « philosophie » soi-disant bafouée.

Des images trop belles pour être vraies?

J’avoue ne pas être totalement convaincu, en revanche, par les justifications avancées par Guillaume Chauvin et Rémi Hubert dans le discours qui a accompagné la remise du prix. On verra un léger paradoxe à illustrer les problèmes de précarité que rencontrent certains étudiants, tout en cherchant à démontrer le conformisme de la vision d’un magazine. Soit le thème est bidon, ce qui prouve comment Paris-Match aime en rajouter dans le sensationnel ; soit il est authentique, réel, et là l’erreur de Match consiste à s’être laissé berner par des images trop belles pour être vraies.

Les jurés de Match se sont effectivement fait prendre à leur propre piège : un sujet bien « cliché », consacré à ces pauvres étudiants méritants mais miséreux ; avec le petit frisson sexuel de rigueur, pour permettre aux lecteurs de fantasmer délicieusement sur la malheureuse jeune fille qui se vend aux bourgeois.

06

"Je ne peux pas aller au restaurant universitaire tous les jours, et je n'aime pas aller aux Restos du Cœur."

 

Voici les quatre photos choisies par Paris-Match pour illustrer le reportage gagnant (les légendes sont celles retenues par Match). Que voit-on dans ces images ? Deux types jeunes dans une rue, l’un  (blanc) tient un sac et l’autre (noir) pose quelque chose dans un carton. D’autres emballages évoquent un marché, mais on ne voit pas d’étalage. Le visage du blanc a été flouté par Match, pas celui du noir.

Photo d’en dessous, une silhouette de dos dans un couloir : on devine une femme en minijupe qui s’éloigne. C’est clairement la photo mise en avant (elle porte la mention Grand Prix 2009 en rouge).

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"Pour pouvoir étudier le jour, je me sers de mon cul la nuit... De temps en temps, je reviens à l'apprt entre midi et deux pour dormir."

 

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"Comme je suis gardien de nuit après les cours, j'ai fait une croix sur la boxe, mais je continue à m'entraîner dès que je le peux et n'importe où."

 

Apparemment, un type fait des pompes dans des toilettes sur la troisième photo ; un autre semble dormir sur le banc d’un amphithéâtre dans la quatrième.

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"Il ne faut pas se fier aux apparences: ce ne sont pas ceux que l'on croit qui souffrent de la précarité."

 

L’illustration d’une quelconque misère étudiante reste pour le moins discrète ! En revanche, les légendes en rajoutent à la pelle : « pour pouvoir étudier le jour, je me sers de mon cul la nuit » explique ainsi la supposée working girl. 

La légende truque l’image

Voilà où la démonstration faite par Guillaume Chauvin et Rémi Hubert frappe juste : dans le pouvoir que les légendes (sensationnelles) s’attribuent par rapport au minimalisme des images. Leur propos se résume à un simple conseil : regardez vous-même les images. Elles sont vraies, elles sont fausses, elles sont entre les deux : on s’en fout, ce sont juste des images, l’important tient dans votre regard sur elles, pas dans le texte qui les accompagne.  Comme je le notais dans ce billet à propos du World Press Photo, le travail de ces deux étudiants (car il s’agit vraiment d’un travail, artistique ou journalistique, peu importe) montre à quel point notre regard sur des photos est influencé par leur environnement éditorial. Bien avant les manipulations informatiques qui offusquent tellement les responsables icono des magazines, ce sont d’abord les légendes qui truquent les images.

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One Trackback

  1. [...] Suau, voir http://www.photographier.fr/?p=61). L’attitude de Paris-Match aussi (http://www.photographier.fr/?p=591). Apparemment, même parmi les membres des jurys internationaux, c’est toute une éducation [...]

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