Depuis plus de 70 ans, ce film mythique a enchanté des générations de photographes. Personnellement, c’est en découvrant (dans les années 70…) un portfolio d’Ernest Haas dans la revue Photo que j’ai compris l’intérêt d’attendre trois semaines pour disposer de ses diapos, alors que n’importe quel labo de quartier développait vos ektas en deux heures. J’ai recherché sur le Net ses images américaines qui m’avaient converti à la religion du Kodachrome ; mais je n’ai trouvé que des scans médiocres, ne rendant pas hommage au talent de coloriste du photographe autrichien et à la chimie mystérieuse de ses films.
Photographier en Kodachrome ne constituait pas un choix anodin : on renonçait à toute exploitation rapide de son travail, du fait des délais de traitement imposés par Kodak. Car le développement d’un film Kodachrome repose sur une série complexe de ré-expositions de la surface sensible, inaccessible aux laboratoires privés. Mais il présentait de grands avantages : outre son exceptionnel rendu des couleurs, on lui reconnaît une stabilité dans le temps qui contraste avec la rapide dégradation de l’ektachrome, le film des reporters. Je me souviens qu’en 1978 on disait déjà des ektas prises durant mai 68 qu’elles étaient presque inexploitables.
Photographier en Kodachrome, pour un photoreporter, signifiait ainsi renoncer à une exploitation « news » de son travail, au profit d’une durabilité « artistique » : c’était privilégier l’artiste sur le journaliste. En écrivant ces lignes, je réalise qu’un tel dilemme rappelle un peu l’actuel débat entre l’immédiateté du JPEG, face à la permanence du Raw. Rien de nouveau sous le soleil ?
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