Le concept assez flou que recouvre le terme « journalisme citoyen » repose sur un constat : le web s’affirme comme le premier média « Many to Many » de l’histoire de l’humanité (par opposition au « One to One » comme le téléphone, ou au « One to Many » comme la télévision). Les blogueurs, mais aussi les commentateurs qui les accompagnent, en constituent l’illustration la plus évidente : tout le monde peut s’adresser à tout le monde. Cela ne fait pas toujours l’affaire des journalistes professionnels, lesquels ne se privent pas de pointer les limites de l’exercice : infos parfois peu fiables, sources douteuses, manipulations en tous genres, rédaction médiocre, etc. Les grands médias y voient de leur côté une menace pour leur audience… et leurs sources de revenus.
Acteur ET témoin à la fois ?
Pourtant, chacun peut se trouver face à un événement digne d’être rapporté. L’accès quasi-universel au web aidant, il peut paraître légitime de témoigner d’un « j’y étais, j’ai tout vu ». Pourquoi cela ne remplacera-t-il jamais le « vrai » journalisme ? Principalement, parce qu’il s’avère très difficile de jouer à la fois le rôle d’acteur et celui de témoin. Quand on se trouve plongé dans une situation inattendue, savoir distancier, observer, décrire, n’est pas évident. Mais parfois, quand l’un des participants a le réflexe de saisir un appareil photo, cela peut donner une bonne image.
Au détour d’une application pour iPhone (CBSEye Mobile, disponible sur l’AppStore), on découvre ainsi ce que CBS entend par « journalisme citoyen ». En fait de journalisme, il s’agit ici de photo-journalisme : on se souciera assez peu de vos états d’âme face à un accident, si vous n’en avez pas pris une photo. Or ça tombe bien, à peu près tous les téléphones mobiles possèdent un capteur d’images (on n’ose pas dire un appareil photo).
Premiers reportages…
Le moins que l’on puisse dire, après examen des premiers « reportages citoyens », reste que les photographes professionnels peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Au delà des accidents de voiture, qui constituent une bonne moitié des sujets, on trouve surtout des scènes confuses, dont l’auteur de la photo assure par exemple qu’il s’agit d’une altercation entre « un voleur et son complice » quand on distingue vaguement deux hommes agitant les bras dans un parking la nuit. Pas mal d’internautes proposent des gags, comme celui-ci : « Tragédie nocturne. Une bouteille de shampooing renversée durant la nuit. Le chat de la maison est le suspect N°1. »
Une remarque pour tempérer la critique : le concept étant tout nouveau, une phase de rodage se justifie. Peu à peu, les photographes se montreront plus habiles (dans les limites permises par le capteur de l’iPhone, lire ici) ; non moins important, les apprentis reporters apprendront à rédiger une brève (Qui/quoi/quand/où/pourquoi).
Tout pour eux, rien pour vous
Mais le plus intéressant dans l’apparition d’un tel projet reste la motivation des médias, comme ici CBS, à mettre en place ce genre de service. On se souvient de l’extraordinaire photo prise par le passager d’un ferry new-yorkais, lors de l’amerrissage de l’Airbus à New York. Cette image, une fois postée sur Twitter (donc directement transmise de l’iPhone sur le Web via le réseau 3G), avait été reprise par l’agence Associated Press et vendue dans le monde entier.
Bien évidemment, c’est ce type d’images que CBS espère harponner dans les filets de CBSEyeMobile… pour son plus grand bénéfice ! Quand on fouille dans les pages de textes légaux enfouies au fin fond du site, on découvre le prévisible pot aux roses :
« When you upload Your Upload Information via the Web Sites, you irrevocably grant to Company, its parent, subsidiaries, affiliates, and partners a non-exclusive, worldwide, royalty-free license containing, without limitation, all right, title and interest in Your Upload Information, including, without limitation, all patents, trademarks, service marks, trade names, trade identities, copyrights, trade secrets, logos, domain names, know-how, source code and object code, mask-work rights, inventions, moral rights, author’s rights, algorithms, rights in packaging, goodwill and other intellectual property and proprietary rights whatsoever in Your Upload Information.
You further agree that Company, its parent, subsidiaries, affiliates, and partners and the directors, officers, employees, licensees and other representatives of each of them will have the unfettered right throughout the universe, in perpetuity, without any credit or compensation to you, to use, reuse, modify, alter, display, archive, publish, sub-license, perform, reproduce, disclose, transmit, broadcast, post, sell, translate, create derivative works of, distribute and use for advertising, marketing, publicity and promotional purposes, any of Your Upload Information or portions of Your Upload Information, and your name, voice, likeness and other identifying information, in any form, media, software or technology of any kind now known or developed in the future for any purposes whatsoever including, without limitation, developing, manufacturing and marketing products using such Uploaded Information.
You hereby waive any moral rights you may have in and to any of Your Upload Information, even if such material is altered or changed in a manner not agreeable to you. »
Pour la faire brève, tous les droits sont pour eux, rien pour vous. En envoyant une photo sur le service de CBSEye Mobile, on abandonne à CBS (mais aussi ses partenaires) le droit d’utiliser (ré-utiliser, modifier, altérer, reproduire, licencier, revendre, etc.) à perpétuité son image. Tout cela, sans pouvoir réclamer un centime ! J’apprécie particulièrement l’élégante phrase de conclusion qui précise que le contenu peut ainsi être modifié dans un sens qui ne serait « pas agréable pour vous » ! Si vous passez par hasard devant un Airbus en train de couler, évitez donc de poster l’image sur CBSEye Mobile, elle ne vous rapportera pas un sou…
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One Comment
On peut attaquer le problème sous un angle différent: la publication d’images prisent par des quidams est au reportage ce que le micro-trottoir est à l’interview. Après tout, derrière toute image publiée, il y a une rédaction, des professionnels qui décident (ou pas) de publier, qui sélectionnent, coupent et montent…
Donc, ce qui m’ennuie, plus que la question de savoir qui est payé ou pas, c’est cette imposture qui consiste à faire porter à ces images une auréole d’innocence: c’est la voix « des gens », la vérité qui sort de la bouche du peuple… Vraiment ?