A l’occasion du salon Paris-Photo, Beaux-Arts Magazine propose donc un album plutôt bien fait dans lequel 61 photographes présentent des mini-portfolios d’images récentes. Comme toujours dans ce genre de best-of, la sélection des heureux élus s’avère plus représentative des partis-pris du magazine que de l’état réel de la photographie…
On connaît la façon dont Beaux-Arts Magazine considère l’art en général, et la photographie en particulier : en adoptant le point de vue du marché de l’art. Une bonne image est une image qui se vend cher. À ce sujet, permettez-moi de vous fignoler un petit aphorisme de mon cru : « Le marché de l’art est à la création artistique, ce que le marché aux esclaves est à l’être humain ». J’ai pensé proposer à Beaux-Arts Magazine d’en faire sa baseline, mais quelque chose me dit que l’idée a peu de chances d’être retenue…
On découvre donc sans surprise comment la rédaction du magazine réserve une place de choix à un courant dont la vacuité artistique s’avère inversement proportionnelle à la cote des œuvres. Je veux parler de la photographie « objective », telle que l’enseignaient Bernd et Hilla Becher à Dusseldörf. Parmi les 61 photographes, on compte une demi-douzaine de leurs ex-étudiants, sans oublier les maîtres eux-mêmes. Je me souviens d’être entré un jour dans une salle de la Maison Européenne de la Photographie, entièrement tapissée de tirages de greniers à grains – à moins qu’il ne s’agisse de réservoirs de gaz. J’avais ressenti la même impression que face à une nouvelle version de la pube « Préférez-vous deux barils d’Omo ou un baril de votre lessive habituelle » : le sentiment qu’on se paie un peu ma tête…
Parmi les 61 « meilleurs » photographes du moment (où l’on relève des personnalités aussi variées et incontestables que Nan Goldin, Raymond Depardon ou Miguel Rio Branco), 10% des noms retenus sont donc passés par Dusseldörf. Pour chacun d’eux, ce ne sont que chiffres de vente record et triomphes auprès des collectionneurs. Tout cela, pour des photos qui au final se ressemblent beaucoup : définition la plus élevée possible (on peut compter le nombre de rivet sur une carrosserie), profondeur de champ maximale, contraste renforcé… et sujet délibérément choisi pour son inintérêt le plus complet. Comme on le remarquait aux débuts de la télévision HD : The higher the resolution, the lower the content.
Oh, les photos ne sont pas désagréables à regarder : couleurs vives, noirs&blancs moelleux, détails infiniment précis. Personnellement, il m’arrive d’admirer une image de ce genre de temps en temps ; mais le dogme me fatigue vite. Or nous sommes ici devant une « école » toute-puissante, celle de l’objectivité. On ne dit plus : « je photographie », mais « je documente ». Pour moi, ces images soi-disant objectives s’avèrent en fait très complaisantes. Elles m’évoquent irrésistiblement les tableaux pompiers à la mode au 19ème siècle : des toiles énormes, des détails à profusion, des teintes éblouissantes, des scènes grandiloquentes… au profit d’un succès public immédiat (on ne saurait en dire autant de la postérité).
Voici donc la formule que j’ai réussi à mettre au point. Je l’appelle la formule des « cinq F » :
Formidable (le format) x Fins (les détails) x Flashy (les couleurs) x Foireux (le sujet) = Fric (beaucoup). Merci Beaux-Arts !
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