Image fixe et image animée sont dans un bateau…

J’imagine que chaque rédac-chef de magazine en France a regardé (avec des sentiments mitigés…) la vidéo mise en ligne par Time aujourd’hui : on y découvre, sur un pseudo-MacTablet, la maquette animée de ce que seront nos hebdos et mensuels favoris d’ici quelques années. Mais seront-ils illustrés de photos ou de vidéos?

Par Jean

Directeur de la rédaction

La France reste l’un des pays au monde où l’on compte le plus de périodiques. Cet automne encore, malgré la « crise », on a lancé de nouveaux magazines sur des sujets d’une originalité bouleversante… comme le « people » au féminin vu par Grazia. Ex-rédac-chef de divers magazines photo et micro, aujourd’hui tous disparus (mais ce n’est pas moi qui les ai tués !), je ne tenterai pas ici de commenter le modèle économique de ce type de presse, dont les revenus publicitaires s’effritent inéluctablement. Bon nombre de magazines ont d’ailleurs investi dans un site web qui peine à prendre le relais.

Les NMPP du futur

Non, le sujet qui agite le landerneau concerne désormais la future apparition de « tablettes internet », à l’exemple du modèle qu’Apple est censé, selon les rumeurs, lancer courant 2010. Les e-readers représenteront peut-être demain le moyen simple de vendre un contenu magazine sur le web ; une plateforme de distribution comme l’AppStore (toujours Apple) constitue un canal prometteur, quelque chose comme les NMPP du futur. On sait que le fabricant californien a contacté divers grands médias américains, pour leur demander de réfléchir à un contenu spécifique au nouveau gadget. Cette vidéo constitue la réponse de Time Inc.

Beaucoup d’éléments d’interface novateurs ont été imaginés par The Wonderfactory. Mais le plus intéressant demeure pour moi l’intro spectaculaire, qui voit le lecteur cliquer sur la photo de couverture afin de « donner vie » à l’action. Difficile de mieux illustrer le « plus » que peut offrir un magazine électronique par rapport à son ancêtre papier !

Des rapports complexes entre image fixe et image animée

On parle beaucoup des nouvelles fonctions vidéo présentes dans certains reflex haut de gamme, et des possibilités qu’elles offrent aux photographes. Sans emporter de matériel supplémentaire, ceux-ci peuvent désormais réaliser des vidéos de qualité professionnelle sur les sujets qu’ils couvrent. J’ai déjà évoqué mon scepticisme face à cette tendance : pour moi, il reste très difficile de « capter » un événement avec à la fois la concentration nécessaire au tournage d’une séquence vidéo, et la capacité de réaction indispensable à la saisie d’un instantané. Alors pourquoi ne pas imaginer se passer de photographe, et se limiter à un tournage en HD ? L’image fixe sera tout simplement extraite d’une séquence vidéo.

Fantasme de directeur financier ?

Bien sûr, cela reste aujourd’hui du domaine d’un fantasme de directeur financier. Même avec les modèles haute-def, on filme dans une définition d’image bien inférieure à celle d’une photo : au mieux, 1920×1080 pixels en vidéo, contre 4000×3000 pixels en photo (exemple du Panasonic GH-1, l’un des meilleurs « camescopes » parmi les appareils photo haut de gamme). Impossible, dans ces conditions, de tirer une photo d’une séquence pour en faire la double page d’un magazine… papier. L’impression d’une telle image nécessite une résolution environ quatre fois supérieure à celle d’un écran.

Une tentative signée Guy Le Querrec

Mais tout change, si l’on considère le futur « tout électronique » des magazines sur tablettes. Selon ce scénario (et c’est bien ce que démontre la présentation de Sports Illustrated), image fixe et animée partagent le même support, avec la même résolution. Dans un tel cas, inutile pour l’opérateur de jouer au photographe : c’est l’éditeur du magazine qui choisira « l’instant décisif » à extraire de la séquence pour un maximum d’impact à l’ouverture de la page. Il est à parier qu’il en trouve pas mal, d’ailleurs : je me souviens d’un atelier animé par Guy Le Querrec, à l’occasion des Rencontres Internationales d’Arles, où les stagiaires étaient invités à coupler un camescope à leur appareil photo. On disposait ainsi d’une séquence de la scène photographiée, accompagnant les images saisies par le photographe. Chacun pouvait constater qu’il avait négligé bon nombre d’instants « intéressants », par incompréhension de la scène qui se déroulait devant lui, voire tout simplement par manque de concentration.

La photo qui s’affiche

Faut-il en conclure, une fois de plus, à la disparition des photographes ? Je ne le crois pas. Les qualités d’une photo obéissent à des règles très différentes de celles d’une séquence. L’image animée impose un cadre tout autre que celui convenant à une image fixe ; elle possède un dynamisme propre qui exige un resserrement sur le sujet, là où le temps de lecture « infini », accordé à celui qui regarde une photo, permet une mise en scène beaucoup plus riche de l’instant choisi. Il existe mille définitions des qualités d’une bonne photo ; pour ma part, j’ai constaté comment les images que je préfère proposent, la plupart du temps, une information complexe, équilibrée entre un sujet principal et des éléments complémentaires qui l’enrichissent. On comprendra que je ne sois guère porté sur l’impact des photos-choc à la Paris-Match. Il n’est pas certain que les rédac-chefs des magazines (en particulier people) partagent mon point de vue ; et ceux-là n’auront guère de mal à extraire, d’une séquence vidéo proposée par un (hum) photographe, l’affiche qui attire l’œil (on désigne couramment par le mot affiche l’image fixe visible avant le démarrage d’un clip vidéo).

Mais finalement, voilà le terme approprié : ces photos-là ne sont que des affiches. Elles souffriront par principe des impératifs de cadrage propres à la vidéo. Et la maquette du Sports Illustrated version « tablette » le prouve d’ailleurs éloquemment : elle réserve une place importante à de vraies photos, lesquelles offrent sur une double page virtuelle, une richesse de composition absente des images animées.

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2 Comments

  1. Hennemand Daniel a rŽagi le 18 décembre 09 | Permalien

    Réflexion très intéressante et incroyable, cette maquette du magazine de demain. Photo ou vidéo ? Malheureusement, je ne suis pas certain qu’il y ait place pour le doute; les langages évolueront avec ces nouveaux outils. Il y aura des « capteurs » universels, au prix de vente de moins en moins élevé, donc de plus en plus répandus et utilisés par de plus en plus de « témoins » contributeurs bénévoles ou rémunérés par ces nouvelles publications. La nouveauté technique et l’incontestable fascination qu’elle provoque précipite un bouleversement de l’économie de l’image et des médias traditionnels.

  2. Jean a rŽagi le 18 décembre 09 | Permalien

    Très juste! Et n’ayant que peu de goût pour la défense des situations établies, j’avoue que le « bouleversement des médias traditionnels » constitue une perspective, à mon sens, plutôt positive…

One Trackback

  1. [...] Enfin, cette machine est présentée astucieusement comme une chance pour les médias de se refaire une santé financière au moyen d’une interface à laquelle ils n’avaient pas pensé (voir l’article de Jean Cassagne, in “Image fixe et image animée sont dans un bateau…” lire). [...]

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