De quoi a-t-on réellement peur ? Tout simplement, de la réaction du quidam sur lequel on braque son appareil. « Hé, vous, pourquoi vous faites des photos ? Et mon droit à l’image ? Vous êtes de la police / vous êtes un espion / vous êtes un terroriste ? » Avec, dans la foulée, menaces physiques, embrouilles diverses, au pire confiscation de l’appareil et arrestation brutale.
Je reconnais bien volontiers que face à ce type de conséquences, on a raison d’avoir peur.
Alors que faire ? Se reconvertir dans la photographie de bouquets de fleurs, dont chacun connaît le flegme face aux objectifs (éviter néanmoins les fleurs carnivores) ? Non. Photographier « les gens », c’est fixer de petits instants de grâce, des tranches de vies, des témoignages parfois émouvants, parfois drôles… Le même public qui s’insurge contre l’objectif que l’on braque sur lui reste le premier à apprécier les instantanés tendres d’un Doisneau ou de ses modernes émules.
Deux solutions opposées se présentent alors, entre lesquelles le photographe doit choisir. La première option, c’est de ne pas être vu ; la seconde, d’être identifié comme photographe, mais dans un rôle qui justifie sa présence.
L’option « je ne suis pas là  »
Pour ne pas être vu, il faut masquer son appareil. L’idéal serait de le rendre totalement invisible, avant comme après le déclenchement. Henri Cartier-Bresson tenait son Leica d’une main, bras tendu le long du corps ; il avançait, repérait quelque chose, un personnage ou un sujet digne de son attention ; il tournait le dos au sujet, puis, d’une pirouette rapide (des témoins disaient « ça ressemble à une petite danse »), pivotait face à son sujet, déclenchait, s’éloignait. La plupart du temps, son mouvement passait inaperçu.
Je peux personnellement témoigner d’une autre technique, celle employée par Josef Koudelka : posté à côté de son sujet, il le visait latéralement, sans jamais lui faire face. Affectant un calme apparent, son mouvement restait discret de par sa gestuelle apaisée, tranquille. Quelle que soit l’attitude, il faut absolument éviter des gestes brusques, furtifs : si l’on agit comme un voleur, on provoque des réactions agressives. En revanche, quand on réussit à conserver une certaine nonchalance dans le geste, le sentiment de danger que peut éprouver votre sujet sera moins marqué.
Vous cherchez à passer inaperçu, mais manque de chance, votre « victime » a remarqué l’objectif braqué sur elle, ou entendu le déclenchement : elle lève les yeux sur vous, qui venez de baisser l’appareil, et rencontre votre regard. Ça y est, vous êtes pris. Pas de panique… Encore une fois, deux options : soit vous niez (implicitement) avoir pris une photo ; soit vous l’admettez (tout aussi non-verbalement) et tentez de limiter les dégâts.
Quand vous lisez une certaine incertitude dans le regard de votre sujet (« le mec là , mais on dirait qu’il m’a pris en photo… ou pas ? »), nier l’évidence constitue sans doute la meilleure solution. Vous prenez l’air concentré, vous bougez un peu, vous visez de nouveau mais quelque chose à côté du sujet, voire derrière lui. Il n’est pas inutile de paraître un peu excédé : « j’essaie de photographier un truc là -bas, et ce type se met juste devant moi ! » Quand on comprend que votre intérêt est focalisé sur le décor environnant, on se trouve moins porté à l’agressivité.
La solution « oui, je photographie »
L’autre option consiste donc à admettre avoir photographié la personne qui se trouve face à vous. Celle-ci vient de s’en rendre compte, et ne sait pas encore ce qu’elle doit en penser. Il s’agit – mais c’est un art délicat – de dédramatiser l’événement. Le mieux est alors de tenter un petit sourire complice : « oui, j’ai fait une photo, et alors ? Tout va bien, la vie est belle, on s’amuse un peu, c’est tout. Pas de quoi s’énerver ! » Cette heureuse issue ne va pas de soi. Pour la provoquer, un point s’avère important : il est impératif de fournir à la personne photographiée une identité qui justifie votre photo et désamorce la critique (pour ne pas dire le coup de poing). Vous faites des photos, parce que :
-      vous êtes touriste, donc un inoffensif imbécile. Pas mal, tant le mépris pour le vacancier photographe s’avère universel. Pour « faire touriste », quelques accessoires : le bob, le guide du routard (ou Little Planet) dépassant du sac, voire le bermuda à fleurs (si la saison s’y prête) ne sont pas de trop. Danger : vous serez également le touriste, donc la vache à lait.
-      Vous êtes un pro, donc vous savez ce que vous faites (et c’est normal). Pas si impossible à soutenir : un type bardé d’appareils, estampillé de pass et de cartes de presse possède une autorité naturelle qui peut impressionner les badauds.
[Je me souviens avoir ainsi vu l’immense William Klein, voici pas mal d’années, transpercer selon ce principe une manif parisienne. Grand, sec, entièrement vêtu de noir, il trimballait trois reflex en bandoulière, l’un en permanence dans les mains à portée d’œil. Ne faisant aucun effort pour passer inaperçu, Klein évoluait rapidement entre les rangs, s’approchant d’un groupe, le fusillant à bout portant (adepte du 24mm, il aime remplir son cadre de personnages déformés). Puis sans laisser le temps de dire ouf, il allait plus loin pour recommencer. Le singulier personnage semblait si concentré que personne, même ses victimes, n’osait l’interrompre dans sa quête incessante.]
Dans ce dernier cas, il n’est pas mauvais d’étaler un matos pléthorique – même si vous n’en utilisez pas la moitié. Danger : vous tentez ainsi les voleurs, lesquels pourraient bien vous choisir comme cible, surtout s’ils se sentent en force (cagoulés en groupe). L’expérience doit donc s’accompagner d’une vigilance accrue, en évitant d’explorer seul des recoins isolés.
Entre ces deux approches, ma préférence va (comme les lecteurs de ce blog l’ont déjà compris) à la première. Le principe même des images que je recherche m’impose d’en rester absent : le regard-caméra (quand un personnage regarde directement l’objectif), que certains cultivent volontiers, ne me convient pas. Je ne leur donne pas forcément tort : chacun possède sa propre vision, et je ne prétends pas posséder l’unique recette pour de bonnes images. Mais pour moi, Cartier-Bressonniste irrécupérable, une photo reste plus authentique si le photographe n’intervient pas dans la scène capturée.
Il me faut donc une cape d’invisibilité sans faille, dont je me drape avec soin chaque fois qu’un sujet accroche mon œil. Certains compacts numériques bi-corps, comme j’ai pu le raconter ici, facilitaient grandement cette discrétion : hélas, leur design trop audacieux n’a pas séduit le grand-public. Quelques astuces (miroir à 90°, mouchoir de camouflage…) peuvent aider. Voici le dernier gadget que j’ai découvert sur le web, et que j’essaierai dès que possible : le Flipbac est un miroir qui se fixe contre l’écran dorsal d’un compact ou d’un reflex, et qui pivote à 45 degrés. Encore une fois, cela permet de ne pas avoir à brandir un objectif sous le nez d’autrui, d’être moins intrusif, moins agressif.
Vous l’avez peut-être compris en lisant ces lignes : pour ne pas avoir peur des gens, il suffit de ne pas en avoir peur. Pardon pour cette lapalissade, mais le grand secret se cache dans les sentiments que vous manifestez en photographiant. Si vous êtes détendu, amical, souriant, en empathie avec votre entourage, le risque de provoquer gêne et colère s’évanouit. Si vous avez peur et que ça se voit (gestes précipités, attitude de voyeur), on vous agressera en conséquence…
Mots-clefs :Cartier-Bresson, Koudelka, Style, voleur












One Comment
Très intéressant… je rajouterais que pour « faire touriste » c’est encore mieux si on a un appareil photo de touriste, genre un compact quelconque et pas un truc à gros objectif.
Je sens que je vais m’y mettre !